Posons le contexte :

À cette époque, je faisais parti d'un atelier de lecture, animé par un auteur.

Cet atelier comportait des exercices, parfois d'une séance à l'autre.
Par exemple, une fois nous devions porter attention à un détail
dans notre quotidien, de façon à pouvoir le narrer.

Ce texte à été écrit hors de ces ateliers ...
mais en même temps, ce type de situation
m'avait remis le stylo à la main.

La magie d'un détail...

Laissez-moi vous conter un détail. Ce détail est une rencontre. Un moment où deux chemins se croisent pour ne plus jamais se heurter ensuite. La discussion entre deux âmes égarées qui, l’espace d’un instant, s’en sentent moins seules. J’ai croisé le chemin d’un homme. De ce carrefour des destinées n’en sortira aucune histoire fleuve d’amour ou même d’amitié. En fait, aucune histoire tout court. Simplement un agréable souvenir qui en évoque d’autres, par écho. J’ai parlé avec un Sans Domicile Fixe.

C’était un mercredi. Un mercredi où le temps pluvieux striait le paysage urbain. Tandis que j’étais au chaud, réalisant des bonnes
œuvres au profit d’une association caritative en cette période d’approche des fêtes de la fin d’année 2017, je me blessais accidentellement au genou. Rien de grave, heureusement. Rien de plus qu’une vieille blessure, souvenir de mes exploits passé. Cependant, cela me rendit boiteuse et dans l’incapacité de courir d’abris en abris. L’idée même de marcher vite était exclue elle aussi. Or, l’arrêt de bus pour me rendre chez moi était loin, suffisamment pour que je prévois d’arriver tremper, de tomber malade et d’être indisposée pour les festins à venir.

Malgré tout, en sortant du commerce de la place, je me suis dirigée vers l’abri le plus proche, un passage dans un bâtiment entre une poste et une enseigne de téléphonie. Là, regardant les trombes d’eau que déversait le ciel, j’évaluais la situation, à mon sens catastrophique. Et pour cause ! Malgré les dix mètres parcourus, l’arrêt de bus restait bien trop loin pour ma jambe amoindrie et mon manteau, qui n’était pas imperméable, dégoulinait déjà. Trop encombrée que j’étais par mes considérations futiles, je fis parfaitement abstraction du monde environnant et je me mis à pester contre mon sort, articulant mon propos à haute voix.

« Je l’ai pourtant vu ce matin, le parapluie. Et même que je me suis dit de le prendre, ce matin, le parapluie. Mais non, il a fallut que je l’oublie, ce matin, le parapluie ! »

Alors que je m’étais largement égarée dans l’accablement que je me portais (j’étais à la limite de m’accuser de tuer des personnes, en commençant par moi, avec la grippe que j’allais contracter), une voix m’interpella.

Je me retournais vivement, cherchant l’origine de cet apostrophe. Là, dans la ruelle, à l’abri lui aussi, se tenait debout et droit, un homme. À sa veste de couleur jaune indéfinissable et aux nombreux sacs cabas foisonnant d’objets jusqu’au dehors d’eux, je sus immédiatement que j’avais affaire à ce que les gens considèrent être un rebus de la société et dont ils ne veulent entendre parler sous aucun prétexte, par crainte que la pauvreté soit contagieuse. Mais pas moi. N’ayant pas saisit le sens de son propos, je lui demandais de me le répéter. L’homme articula :

« Ce n’est pas grave, c’est que de l’eau et l’eau ça disparait en séchant. »

Je me sentis soudain d’une profonde culpabilité pour m’être ainsi donner en spectacle devant ce public aussi démuni et pour qui il
semblait compliqué de faire sécher ses habits.

L’homme, dont j’ignore encore le nom, était à contre jour. Seule sa silhouette svelte était perceptible. Je m’apprêtais à l’envoyer sur les roses et continuer mon chemin clopin-clopant quand il s’illumina en me demandant :

« Vous voulez voir mon trésor ? »

À ce moment précis, j’étais surtout pressée de rentrer. Mais pas gentillesse, j’acceptai en hochant la tête et je me rebroussai chemin sur quelques mètres. L’individu remarqua alors que je boitais et se dirigea vers moi pour m’aider. Je lui fis comprendre par les geste que ce n’était pas la peine. De près, il semblait jeune, guère plus de trente ans ai-je penser. Cependant, bien aise est celui capable de donner un âge au gens des rues. La rue est un lieux où seul les soucis nous vieillissent.

Une fois devant ces affaires, il souleva une couverture de polaire bleue avec une délicatesse extreme. Là, roulé en boule, dormait paisiblement un chiot dont le jeune âge fit fondre quelque chose en moi. Ce tendre bébé, bien qu’il ne s’agisse que d’un chien, éveilla chez moi un sentiment de douceur, de tendresse et d’amour dont j’ignorai pour chacun l’existence et que l’on me présenta par la suite comme étant de l’instinct maternel. Je le regardais ensuite, le couvant du regard, sans plus porter d’attention au discours de son propriétaire. Ce dernier m’expliquait que, son petit bout ne pouvant encore dormir dehors, il tâchait de réunir chaque jour l’argent nécessaire pour une chambre d’hôtel mais qu’avec les fêtes et les mondanités onéreuses auxquelles la société s’abandonne sur cette période, personne ne lui donnait plus l’ombre d’un centime. En tout cas, il avait un mal considérable à trouver le montant dans l’espoir ensuite de trouver un hôtel acceptant les animaux dont les chambres n’étaient pas toutes occupées et dont le prix ne dépassait pas le solde amassé. Je regardais toujours le chien. Il frémit doucement dans son sommeil du froid que l’absence de couverture lui procurait, émettant un léger couinement. Alors, avec une tendresse que l’on ne pouvait soupçonner du personnage, l’homme de rue lui remis sa protection et le borda, lui chantant presque une berceuse. Il aurait aimer le faire, mais il m’expliqua que le froid et l’humidité constante lui abîmaient les cordes vocales, l’empêchant de chanter pour se faire remarquer. Cela lui serait utile pourtant. Après un long silence que vint clôturer son soupir, il me regarda, la souffrance du monde dans ces yeux et me demanda le fameux :

« z’auriez pas une p’tite pièce, m’dame. »

Malheureusement pour lui, bien qu’ayant un toit sur ma tête chaque nuit, ma situation financière n’était guère plus enviable que la sienne. Mon appartement, gouffre énergétique comme il en a tant, me coûtait toute charges comprises, à peine moins que l’argent que je percevais chaque mois et le reste passait dans les frais annexes comme l’essence ou les produits d’entretiens. Point de loisir, point de plaisir, pas même de quoi manger. Je me contentais des distributions alimentaire ainsi que des repas proposés pas des associations au grand cœur. Si je faisais du bénévolat pour les restos du cœur, c’est parce que moi-même je bénéficiais de structure identique et que j’étais dans l’incapacité de leur témoigner ma gratitude autrement qu’en proposant de mon temps libre pour effectuer des emballages de paquets cadeaux. Il n’y avait là rien d’intéressé car je ne cherchais pas à engranger le plus de fond possible dans le but de m’assurer d’avoir de quoi subvenir par la suite. Je voulais juste remercier. Rien non plus de culpabilisant pour les personnes qui profitaient du service en ne nous rétribuant que par le sourire. Chacun est libre de sa conscience et je savais où était la mienne, c’est la seule chose qui m’importait.

Or, en cet instant, ma conscience me faisais me sentir profondément coupable d’avoir méjuger cet homme et de ne pas lui avoir porter l’attention à laquelle il a droit en qualité d’Être Humain. Cela ne changeait cependant pas ma situation financière, ni mon incapacité à lui donner le moindre centime à mon tour. Je dus donc répondre par la négative, la peine au cœur et la tête basse de honte. Se faisant, les grelots que je portais sur ma tête s’exprimèrent. En cet instant, je me souvins prestement du bonnet.

La discrétion n’a jamais été ma plus grande vertu. Cependant, ce n’était pas non plus un défaut. En effet, afin de rendre le stand plus visible et d’en signifier la présence dans le magasin, je m’étais réalisé au tricot, un bonnet de lutin aux vives couleurs de Noël et j’avais poussé l’idée jusqu’à y incorporer des grelots. Ainsi, il me suffisait de saluer les clients d’un signe de tête pour que les grelots s’actionnent et que leur sonorités distinctes égaillent le magasin. Cette action, conjuguée au réel sourire que j’affichais constamment sur mon visage, avait permis de quasiment doubler le nombre de paquets réalisés sur les plages horaires de notre équipe en comparaison avec les autres, et cela quelque soit l’affluence dans le magasin.

Ces grelots donc se réveillèrent en cet instant et leur magie d’égayement fonctionna encore car je m’illuminait prestement. 

« Je n’ai pas d’argent et je le regrette. Cependant, je ne peux me permettre de partir ainsi sans rien faire. J’ai ce bonnet, réalisé par mes soins et dont je n’aurais plus aucune utilité. Il est prévu pour tenir encore chaud dans dix ans, bien que je vous souhaite d’ici-là de vous être trouver un toit. Il est aussi incroyablement de saison et, avec ses grelots, vous ne passerez plus inaperçu. Je sais ce que c’est de faire la manche et je sais aussi qu’il suffit parfois d’un petit rien pour se distinguer. À présent, je vous offre ce bonnet avec ses sonorités de petits riens. J’espère sincèrement qu’ils vous aideront à vous mettre à l’abri chaque fois que nécessaire. »

L’homme me regarda d’une expression figée. Comprenant qu’il n’y croyait pas, j’ôtais mon bonnet, je le lui mis dans la main et je conclus par un « Joyeux Noël » souriant de lumière. Sans que je ne pusse réagir, il me saisit pour une accolade de remerciement. Quand il me lâcha, ses yeux brillaient des larmes qu’il tâchait de retenir. 

Nous nous sommes souris puis, hochant la tête dans un silence respectueux devant la magie de ce moment, nous nous quittâmes. Ainsi, je rentrais chez moi. Il pleuvait toujours autant, le vent n’avait pas faiblit et la température n’avait pas augmenté. On n’y voyait pas à deux mètres et je dus me réorienter plusieurs fois en fonction des bâtiments. Cependant, j’avais une chose chose bien plus importante en moi : le bonheur. Cela me tenait chaud et guidait mes pas.

Comme je l’avais prévu, je fut ensuite alitée pendant une dizaine de jours. Fièvre de cheval et autre symptômes me privèrent des festins pour les fêtes. Je réussis cependant à me rétablir pendant la période d’entre-deux nébuleux que constitue les sept jours séparant noël du nouvel an, et j’entrepris de me promener en centre-ville. Par expérience, je connaissais les coins et les recoins où il était possible, tolérer ou profitable de faire l’aumône. Malgré mes recherche, dans aucun de ces lieux, je ne retrouva le monsieur et son chiot. Quelque peu déçue de ne pouvoir donner suite à notre conversation, je regagnais l’arrêt de bus en clopinant encore légèrement. ‘Peut-être que la magie existe, que ma prière du bonnet a été entendue et que sa situation s’est améliorée’ me suis-je dit pour me réconforter. Le rideau de nuages qui couvraient le ciel jusqu’alors s’ouvrit et la rue s’en trouva baignée de lumière. 

Oui, la magie existe.